Edmond Emile LINDAUER, un artiste graveur prolifique trop méconnu

Edmond Emile LINDAUER, un artiste graveur prolifique trop méconnu

  • novembre 19, 2019
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En numismatique française moderne, le nom d’Émile Lindauer (1869-1942) est connu ne serait ce que pour les coupures de 5, 10 et 25 centimes qui ont été émises et qui ont circulé sous la troisième République. Mais il a créé beaucoup d’autres pièces et médailles souvent non signées, voire signées par d’autres.

À l’occasion du 150e anniversaire de sa naissance, nous vous présentons une sélection de créations et de documents inédits qui proviennent du fonds d’archives de Lindauer.

Son atelier était encore intact ou presque, jusqu’en 2009, date ou ses descendants ont vendu sa maison-atelier à Garches. Ce fonds d’archives contient des cires, plâtres, des fontes et frappes d’essais, les outils de son atelier, mais aussi la correspondance de Lindauer avec les commanditaires pour chaque projet.

C’est là toute la richesse de ce fond que de posséder cet ensemble de documents qui permet de mieux comprendre la genèse des projets réalisés par Lindauer. Le propriétaire actuelle des archives a sélectionné pour nous quelques réalisations inédites, dont la toute première monnaie et la dernière création de Lindauer.

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Biographie

Edmond-Émile Lindauer est né le 30 juillet 1869 dans le XIIe arrondissement de Paris. Il commence sa carrière professionnelle dès l’âge de 13 ans en 1882, en tant qu’apprenti chez le maître orfèvre Albert Keltz, rue Réaumur à Paris. Lindauer y découvre la gravure sur acier, la ciselure et la taille-douce. Il y réalise tout type de travaux d’orfèvrerie. La même année, il reçoit le premier prix d’excellence du concours de calligraphie de la ville de Paris.

La célèbre maison Christofle sous-traite chez Keltz la création de couverts de table dessinés par Lindauer. Parallèlement et pour parfaire sa formation artistique, il prend des cours du soir, tous les jours de la semaine, chez le sculpteur Jacques Perrin (1847-1915), artiste sculpteur et médailleur célèbre en son temps. Ce dernier est notamment l’auteur  de la statue en bronze de Nicolas de Condorcet à Paris, située quai de Conti.  

Lindauer à l’âge de 13 ans – 1882

 

Il quitte en 1896, Albert Keltz après y avoir passé 13 années, au grand regret de son patron. Lindauer, qui a 26 ans, s’établit à son compte et réalise sa première monnaie en or pour le Shah de Perse, Muzaffar al-Din Shah, une pièce de 10 Tomans. Cette première commande, qui va faire démarrer sa carrière, il la doit aux relations de son ancien patron, Albert Keltz.

 

La première monnaie crée par Lindauer en 1896


Plâtre de la monnaie en or du Shah de Perse, Muzaffar al-Din Shah, 1896


1er frappe d’essai de la monnaie de 10 Tomans en or du Shah de Perse, Muzaffar al-Din Shah, 1896

Document écrit par lindauer qui précise que cette commande s’est faite, via son ancien patron, le maître orfèvre Albert Keltz.

 

Les frappes sont réalisées en Iran. La qualité s’en ressent. Certains détails ont disparu, notamment sur la gauche du bustes.

 

Son premier atelier est situé rue Poissonnière jusqu’en 1914, puis par la suite, au 47 rue Ramet à Paris. Lindauer y travaillera de 1896 à 1934. C’est un artisan indépendant, un free lance en quelque sorte, qui travaille pour de nombreux instituts, aussi bien privés que publics. A un journaliste qui lui demande de se définir, il répond modestement « Je suis un artisan ».

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La loupe qu’il utilisait pour la réalisation des gravures. Celle-ci était montée sur un bras articulé et fixé sur son bureau.
En fond, photo de Lindauer dans son atelier en 1914.

 

Le concours monétaire de 1913

Un concours monétaire est lancé par la loi du 4 août 1913 afin de remplacer les pièces en billons de Patey par un monnayage en nickel. Emile Lindauer y participe, Il a alors 45 ans. Ce fût le premier concours ouvert au public. Il y eu au moins une centaine de participants. Chacun pouvait présenter 3 projets mais beaucoup proposent plus de 3 réalisations. Les dessins des projets sont ensuite présentés au public, ainsi les Français pouvent donner leur avis sur des livres d’or.

Emile Lindauer impressionne le jury du concours par la qualité de ses réalisations. Il remporte celui-ci et gagne un prix de 20 000 francs de l’époque, une fortune en 1914. Grâce à ce gain Lindauer emménage dans un nouvel atelier plus grand, rue Ramet. Ce fût la première et peut être la seule fois où un concours monétaire fut autant médiatisé.

Il y a de nombreux articles dans les journaux sur ce concours et Lindauer. D’ailleurs ce dernier conserve toutes les coupures de journaux dans ses archives.

Les trois projets présentés par Lindauer

 

Essai 25 centimes 1913 – LINDAUER

 

Essai en bronze uniface, non perforé au centre

 

 

Reportage photos et cinématographique de Gaumont actualité

A l’occasion du concours de la Monnaie de Paris, la société Gaumont actualité tourne un petit film montrant Emile Lindauer dans son modeste atelier Parisien, rue poissonnière. Un photographe de plateau prit également des clichés, présentés ci-dessous.

 

 

Lindauer dans son atelier tenant dans sa main le pâtre définitif de la monnaie du concours de 1913.

 

Ses trois pièces de 5, 10 et 25 centimes seront frappées et circuleront de 1914 à 1946. Des projets de monnayages ultérieurs et postérieurs à sa mort ont été inspirés de son travail tels que l’essai de frappe de 20 centimes de 1954.

 

 

Essai Monnaie de Paris de la 20 centimes de 1954

 

Lindauer à 42 ans

 

Lindauer perd son fils né de son premier mariage pendant la Guerre de 14-18. Son épouse décède peu de temps après.
Pendant le conflit Lindauer est mobilisé mais vu son âge (45 ans), il n’est pas engagé au front. Il servira au service de la guerre en réalisant des médailles pour l’armée.

 

Travaux personnels

Malgré les nombreuses commandes, Lindauer trouve encore le temps de réaliser des travaux personnels. Cette fonte d’auteur est réalisé par Lindauer lui-même, certainement pour commémorer la victoire de 1918. Il y dessine le profil de sa seconde femme, Marcelle Chevalier Lindauer de vingt ans sa cadette. Il naquit de cette union un fils, Henri, né en 1927.

Représentation de la France casquée – 1919
Diamètre : 24 cm

 

L’atelier de Poissy (1922, 1927)

Dès 1922, Lindauer entame une collaboration courte mais fructueuse avec la Société Française de Monnayage à Poissy, fondée par un financier dont il sera un proche. Les ateliers sont situés 46 boulevard de Maisons (devenu depuis boulevard Robespierre). L’atelier monétaire frappe de très nombreuses pièces pour la France et l’étranger. Lindauer y réalise les dessins et la gravure d’au moins 80% des projets de l’atelier.

Il y réalise également tous les poinçons ainsi que des couverts de table de la célèbre maison Christofle qui sous-traite une petite partie de sa production. Lindauer est compétent en la matière puisqu’il en concevait déjà lorsqu’il travaillait chez l’orfèvre Albert Keltz.

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Lettre d’Emile Lindauer sur la réalisation du poinçon de l’atelier monétaire de Poissy

 

L’atelier Monétaire de Poissy est la seule entreprise privée autorisée à frapper monnaie pour le compte de l’état et sa création est une conséquence de la pénurie de pièces, suite à la guerre de 1914-18.

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Durant sa courte période d’activité (5 années) cet atelier a tout de même frappé 632 millions de pièces pour la Roumanie, Monaco, l’Indochine, le Maroc, la Grèce, le Sénégal, la Yougoslavie, la Bulgarie, l’Uruguay, ainsi que des millions de jetons divers.

Malgré cela, en raison de la concurrence internationale sauvage sur le marché de la frappe de pièces, l’atelier ferme ses portes le 31 décembre 1927.

Il réalise également des jetons monnaies dans les années 1920, pour le compte du Gabon et du moyen Congo. Sur les cinq pièces émises et représentants différents animaux Lindauer en a réalisé deux, l’éléphant et le Buffle.

 

 

Exemplaire du jeton monnaie du Gabon

 

Matrice du jeton monnaie du Moyen Congo

 

 

 

Un artiste protéïforme

En plus de la création monétaire, Lindauer collabore avec le célèbre créateur de bijoux Mellerio. De 1918 à 1938, il crée également des packaging pour les flacons de parfum, pour la non moins connue maison Coty. Il conçoit les matrices qui permettent la réalisation de décors en gaufrage pour les packaging.

Il collabore de nombreuses années avec la maison Agry, rue de Castiglione, fondée en 1825. Elle est spécialisée dans la gravure héraldique, les bronzes animaliers, Insignes, médailles, gravure ornementale sur argenterie… Il conçoit pour Agry, sans les signer, des boutons de vénerie, des plaques de corporations, des sceaux et médailles.

Il collabore également avec la maison Arthus Bertrand pour la conception de décorations officielles et des médailles.

Il gagne aussi le marché des plaques fiscales de vélo !…

 

Plaque fiscale de vélo; une des réalisation de Lindauer

 

Concours monétaire de 1928

La réforme Poincaré de 1928 a pour premier objectif, le retour au système monétaire d’avant-guerre du « francs germinal »  et de l’étalon or. C’est la loi monétaire du 25 juin 1928 qui autorise la création de deux nouvelles pièces, une en or de 100 francs et la seconde en argent de 20 francs. Lindauer travaille sur les 2 coupures.

Esquisse préparatoire de la 100 francs Or 1928

 

Mise en relief du portrait de la 100 francs Or

 

Lindauer travaille les motifs de ses créations avec de la cire et avec comme support des ardoises d’école ! Le contour de la monnaie est simulé par une plaque de fer,  fixée sur l’ardoise

 

 

Esquisse préparatoire de la 20 francs Argent 1928

 

C’est Bazor qui remporte le concours pour la 100 franc or et Turin pour la 20 francs en argent.

 

L’année 1931 a été une année de transition pour l’Indochine française et pour Lindauer, avec le premier changement de dessin depuis la création de la Liberté assise de la Piastre de Commerce, le « Trade Dollar » français, en 1885.

Lindauer a pour mission de créer la nouvelle série de pièces de monnaie de l’Indochine Française en 1931. Il dessine le portrait de la Liberté pour la Piastre d’argent et pour lequel on connaît de rares essais, des piéforts en argent ainsi que des frappes de présentation en aluminium. Le profil de la pièce est directement inspiré de la 100 francs Or du concours de 1928.

Les essais ont été frappés uniquement pour tester et régler l’alignement des nouvelles matrices, lors de la frappes des pièces.

 

Essai Piastre 1931

 

Par ailleurs, Edmond LINDAUER grave une médaille afin de célébrer l’exposition coloniale de 1931 à Paris.

 

Medaille Exposition coloniale 1931

 

Il est l’auteur de nombreuses médailles commémoratives liées aux USA, dont plusieurs concernant Théodore Roosevelt, qui sont très recherchées par les collectionneurs américains.

A partir de 1934 et jusqu’à la fin de sa vie en 1942, Lindauer s’installe à Garche à l’atelier « du Listel » dans une maison avec un atelier.

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Concours monétaire de 1941

La Monnaie de Paris lance cet année-là un concours pour la création de coupure de 5 et 20 francs à l’effigie du maréchal Pétain.

 

Il livre des dessins, les plâtres des 2 faces ainsi qu’un essai en fonte d’auteur du revers uniquement. Ce sera son dernier projet qu’il ne gagnera pas. Pour le revers il reprend le dessin d’un projet de médaille réalisé précédemment.

 

 

 

Il forme son fils, Henri Lindauer au métier de la gravure, pour lui succéder. Mais hélas, cette formation ne sera pas de longue durée, puisque lorsque Emile décède le 2 mars 1942 à son domicile de Garches à l’âge de 73 ans, son fils n’en a que 15 ans.

Henri Lindauer est décédé en octobre 2019 à l’âge de 92 ans.

 

 

Edmond Eugene Emile LINDAUER, un graveur prolifique trop méconnu

 

 

Sources : Olivier Bocquet, Galerie GUILLET ARCANE 17 et NUMISMAG©.

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